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Tsuneko Tanuichi est
née à Hyôgo, Japon, elle vit et travaille à Paris.
En 1995, Tsuneko Tanuichi est partie au japon photographier les ruines de sa maison
natale ravagée par le tremblement de terre de Kobe. My sentimental Journey,
travail récent de l'artiste présenté au Camden Arts Center
de Londres, comprenait une tente avec des matelas et un écran où
défilaient les images de la catastrophe, ajoutées à celles
de son enfance et de son entourage parisien du moment. Quelques journaux datant
du tremblement de terre laissaient supposer que l'occupant avait quitté
cet habitat temporaire. Un refuge transitoire, qui engage la survie de l'exclu,
mais encore un refuge de la mémoire face au " déracinement
" culturel.
En fait, le titre de cette installation pourrait être générique
de toute l'oeuvre de Tanuichi. Celle-ci porte les stigmates d'un univers de conflits
permanents entre l'héritage culturel japonais où l'espace accordé
à l'expression de la femme reste limité, et contexte historique
et social occidental où le " diffèrent culturellement "
s'affiche encore trop souvent comme une menace à sa cohérence. C'est
donc en se référant directement à ses expériences
personnelles et en questionnant par là même les événements
concrets qui contraignent ou contrôlent la liberté de l' "Autre
", que l'artiste a développé son travail autour d'une lutte
stratégique face à la logique de l'exil et de l'exclusion devenue
inhérente à notre réalité sociale contemporaine. Il
consiste par exemple à détourner et pervertir au moyen du caviardage
les déchets et rebuts qui nourrissent le " mythe " de l'univers
quotidien de la femme: poupées, bas, pochettes plastiques labelisées
aux noms de grands couturiers, matelas... Un acte provocateur qui ne témoigne
pas simplement d'une volonté de transgresser les discours en place, porteurs
d'une idéologie masculine prégnante et aliénante, mais qui
permet également de pousser à l'extrême la logique de ce mythe,
le forçant du même coup à affronter sa propre destruction.
Processus de démystification du mythe. Il rend alors compte du souci de
l'artiste de réconcilier l'objet et le savoir, le réel et l'humain,
et finalement de révéler la vérité qui n'est autre
que cette fatalité entropique, laquelle pèse sur notre devenir et
devrait permettre de venir à bout des clichés sur les identités
sociales et culturelles. Une manière subtile encore de résister
à l'attente d'un certain " stéréotypisme " de l'
" Autre ", qui a bien sùr à voir avec cette vision exotique
proprement eurocentrique.
L'art de Tanuichi est avant tout un combat, un engagement. Il ne peut-être
séparé de la vision chaotique de notre monde qu'elle évoque,
où Histoire, Mémoire et Conscience se mêlent. Pas surprenant
donc, que les performances qui dominent depuis peu son travail n'impliquent plus
seulement une confrontation directe avec la réalité de l'exclusion,
mais deviennent aussi une partie de cette réalité immédiate
plus ou moins partagée par nous.
Ainsi, sur le mode de l'ubiquité identitaire, elle s'investit en maman
homeless inexpérimentée (Plastic Bad Lady, Heart Galerie, Paris,
1996), ou en jeunes filles nippones: l'une issue de famille " petite-bourgeoise
" jouant du violon, mais d'une façon désastreuse; la seconde,
branchée et moderne, hurle tour é tour des onomatopées "
mangas " et slogans publicitaires sortis tout droit de magazines pornographiques
(Micro-Evénement/Concert-fiasco, Montbéliard, 1997). Femme et "
étrangère " d'abord, Tsuneko Tanuichi met ici en avant sa double
altérité comme réalité de son existence et de sa création.
Son identité ne peut finalement exister que dans cette tension étroite
entre héritage personnel et contexte présent dans lequel elle vit
et travaille. Un processus qui exige l'effort d'un constant mouvement entre dé-identification
et ré-identification.
D'autres performances l'amènent à radicaliser cette attitude. Il
s'agira de convier des personnes d'un même milieu - celui de l'art contemporain
en l'occurrence - à partager un repas dont les recettes proviennent d'horizons
culturels les plus divers (Micro-événement, Chez Valentin, Paris,
1995), ou encore de mitonner une " soupe populaire " orientale pour
son public d'un soir (My Baby Blues-bitter, mellow, coco and hot, " 102 ",
Grenoble, 1996). Les classifications admises sont alors rompues. L'art est devenu
l'action la plus courante et banale de notre quotidien: manger. Un instinct de
vie universel. Tanuichi pose ainsi le doigt sur le paradoxe essentiel de l'art
et de la vie, de la relation entre les deux. Pour elle, la mission de l'art est
une mission dans le sens littéral du terme, une mission qui doit se pratiquer
et s'accomplir; Elle relève ici, par la métaphore, d'un défi
à double tranchant: susciter des confrontations culturelles et surmonter
en même temps les conflits entre cultures;
C'est également ici que l'on comprend pourquoi les restes de ces interventions
éphémères, chargés des histoires qu'ils racontent,
sont intentionnellement laissés en place, promis à un long processus
d'altération, une lente décomposition. Traces résiduelles
d'un état entre existence et non-existence. Une atemporalité qui
nous paraît étrange, voire inacceptable. (Evelyne Jouanno - Paris,
le 12 mai 1997)
Entretien
Une femme orientale en occident peut facilement être assimilée
à un objet exotique selon les clichés qui caractérisent la
" femme orientale ". Tsuneko Tanuichi, qui vit à Paris depuis
1987, refuse d'être traitée comme telle. Elle déclare dans
une de ses oeuvres: " je n'ai pas besoin de maquillage car je suis belle
" et crée des travaux qui reconstruisent le moment et les endroits
les plus intimes dans la vie d'une femme, qu'elle considère comme une résistance.
Elle, qui tire ses racines d'une culture issue de la guerre et ses résultats,
affirme dans une impressionnante installation: " Chaque génération
paye les erreurs de la précédente. "
Tsuneko Tanuichi, les réflexions sur le rôle de la femme dans
la société sont le propos le plus important dans votre travail.
Pouvez-vous décrire comment vous en êtes arrivée à
ce propos?
Vers la fin des années 80, j'ai commencé à intégrer
dans mon travail des thèmes lies à l'histoire et à la société
contemporaine et à prendre en compte ma position de femme; J'avais déjà
le sentiment que les problématiques concernant la définition de
l'art ou le système de l'art sont insuffisantes aujourd'hui et dérisoires
face aux problèmes auxquels nous sommes confrontés. Dans des installations
comme " Année Zéro " (réalisée à
Poitiers en 1991) ou " chaque génération paye les erreurs de
la précédente (Hôpital EphÈmËre, 1994), j'ai voulu
mettre en oeuvre le phénomène de l'histoire, avec ses silences et
ses commémorations des déchets et la montée de l'exclusion
qui vont de pair dans une société de consommation. D'autres oeuvres,
comme " Les aventures de Nora ", " Maison de poupée ",
" Elle est partie " ou " Daily work ", sont plus précisément
liées à ma position de femme dans la société.
Ce regard de femme est-il prépondérant?
En tant que femme, j'ai nécessairement une manière de ressentir
qui n'est pas celle que peuvent avoir des artistes hommes sur certains sujets:
par exemple, la sexualité, l'enfantement, l'avortement. Au Japon, le pouvoir
des hommes dans la société est très fort, c'est pourquoi
ma réaction est peut-être très violente. Par ailleurs, ma
conscience du rôle de la femme m'a amenée à " récupérer
" toutes sortes de matériaux de rebuts, de déchets, d'emballages,
mais aussi les différents langages - et non pas " le " langage
- des anecdotes et des histoires, slogans, marques publicitaires, photos de mode,
images pornographiques ou bandes-dessinées, et à les détourner,
en les caviardant, en les salissant, pour les recycler dans mon travail, pour
retourner les clichés et les discours d'une société faite
par les hommes et prendre la parole, à mon tour, en tant que femme.
Le personnage de Nora apparaît très souvent dans vos oeuvres?
Je me suis penchée sur le personnage de Nora dans la pièce d'Ibsen,
" Maison de poupée ". Elfriede Jelinek a imaginé une suite:
" ce qui arriva quand Nora quitta son mari " où elle critique
l'idéalisme d'Ibsen en mettant en scène les " mésaventures
" de Nora cherchant son émancipation personnelle dans une société
dominée par les hommes, sur fond de crise économique et de montée
du nazisme. Dans cette pièce, le fait que Nora réintègre
le foyer conjugal est présenté comme un échec mais moi, j'ai
imaginé que Nora devient SDF. Aujourd'hui, la crise sociale génère
une violence qui menace particulièrement les femmes dans leur identité
et on ne peut même plus vivre dans la nostalgie des vieux clichés
domestiques.
Je trouve que, malgré le fait que vous viviez en France depuis des années,
votre rapport avec la culture japonaise dans votre travail est très présent.
Quelles sont les relations entre votre travail et l'art contemporain japonais
en général?
A part le groupe Gutaï ou encore Kudo, On Karawa ou Yayoï Kusama, je
ne me suis jamais tellement intéressée à l'art contemporain
japonais. Dans l'ensemble, il m'apparaît comme un sous-produit de la culture
occidentale qui a envahi le Japon, surtout après la deuxième guerre
mondiale, et en même temps obnubilée par la recherche d'une identité,
d'une spécificité à caractère nationaliste. La plupart
des artistes japonais se débattent dans cette contradiction. Quitter mon
pays m'a permis d'acquérir une certaine distance vis à vis du Japon,
de me libérer des contraintes et des préjugés qui sous-tendent
la société japonaise.
Mais comment avez-vous conçu la pièce " Chaque génération
paye les erreurs de la précédente "? Est-elle une réclamation
de l'identité japonaise?
Un jour, je suis tombée sur une photographie d'un petit garçon jouant
parmi les ruines de Berlin après la guerre, comme dans le film de Rosselini;
En regardant cette image, une réflexion s'est imposée à moi:
comment des générations se sont-elles ajoutées à des
générations d'êtres humains pour en arriver à l'état
actuel de l'humanité, avec ses contradictions, ses menaces qui pèsent
aujourd'hui sur elle? plutôt que rechercher une soi-disant identité
japonaise dans le passé, tourner le dos à son pays, mais affronter
les problèmes qui se posent aujourd'hui à l'échelle mondiale?
(Entretien avec Kim Bo - Technikart n°18 / Mai-Juin 1995)
Expositions personnelles (sélection)
1998: "Ici, ailleurs, et nulle part ", Quartier Ephémère,
Montréal, Canada.
1997: "Micro-événement " (Concert/fiasco), Hôpital
Ephémère, Paris.
1996: "My Baby Blues" (Bitter, Mellow, Coco and Hot), '102', Grenoble,
Frane.
1995: "You are not invited", Heart Gallerie, Paris.
1994: "Chaque génération paye les erreurs de la précédente
", Hôpital Ephémère, Paris.
1991: "Il reste toujours une place", Espace/Galerie du Crédit
Agricole, Poitiers, France.
1989: Galerie du triangle, Bordeaux, France.
Galerie Amano, Osaka, Japon.
1986: Galerie Moris, Tokyo, Japon.
1982: Galerie Muramatsu, Tokyo, Japon.
Expositions collectives (sélection)
1998: "Gare de l'Est ", Casino, Luxembourg.
"Lectures? " N°7, New Morning, Paris.
"Ici tout est réel" (Manifestation Tribecca 75), Paris.
Salon du Tokoku, Bedroom & Bathroom Gallery, Paris.
"Passeurs", Centre national de la photographie, Paris.
1997: "Parisien(ne)s", Camden Arts Centre, inIVA, Londres.
"Espaces Conformes Interchangeable" (Micro-événement;
Shippa no concert), Centre d'art et de plainsanterie, Montbéliard, France.
"Tente saprophyte" (How to be a good wife), Ecole Nationale Supérieure
des Beaux-Arts de Paris.
"Austerliz Autrement " (Merry Christmas in August, Super-8 film), Paris
13 éme.
"Rencontre du film court hors-circuit Paris-Berlin" (Plastic Bag Lady
and Pregnant Woman, Video Pal 17 m), Action Christine Odeon, Paris.
1996: "Cadavre exquis 96 Réalités quotidiennes", Champigny-sur-Marne,
France.
"Plastic Bag Lady" avec C. Blanckart, Heart Galerie, Paris.
1995: "Etrangère au Paradis", Le Monde de l'Art, Paris.
1994: "Comment raser un donjon qui dérange", A l'Ecart, Montreuil,
France.
"Pour s'amuser avant qu'il ne soit trop tard", Château des Taurinems,
France.
1993: Salon de Montrouge, Montrouge, France.
1990: Arts interactifs, Futuroscope, Poitiers, France.
1988: Cinq peintres japonais, Musée du Donjon, Niort, France.
1984: Galerie City without Wall, New York.
1983: "Multiples", Galerie Jack Tilton, New York.
SHIPPAI NO CONCERT
Je réalise ce micro événement avec deux étudiantes
japonaise qui séjournent à Paris, deux personnages que j'ai inventé
pour un " concert-fiasco ".
L'une d'entre elle est lycéenne, très sérieuse, vêtue
de l'uniforme scolaire japonais traditionnel. Elle joue du violon de façon
catastrophique, accompagnée d'un enregistrement de la ville, de conversations,
de brouhaha comme fond sonore.
L'autre est une étudiante branchée et moderne; Elle arrive en criant
des onomatopées de bandes-dessinées japonaises et des slogans publicitaires
trouvés dans des revues pornographiques. Elle est accompagnée de
la même sorte de bande sonore;
- "Why don't you go out and talk to people around the city? We're going to
Paris. Isn't that fantastic, my dear? ! "
- " What can we visit there? "
- " We can visit the Tour Eiffel and Le Louvre, and surtout, surtout, we
can visit the hôpital éphémère. There will be nice
people there and we can communicate with them. "
- "Oh my dear, how nice that will be! Let's go to Paris! "
24 mai / 18 Juin 1997 - Hôpital Ephémère, Paris 75018
My sentimental Journey
Tsuneko Tanuichi has erected a tent filled with matresses. A slide projector throws
up images of people and places, and old news-papers are scattered around, including
a japanese paper with a photograph of a collapsed free-way. Tanuichi returned
to Japan after the Kobe earthquake, searching for her childhood home. The images
on the screen are snapshots from her journey, random people, damaged property.
Tanuichi travels back into her past but through a traumatised and destroyed present.
Looking at these photographic mementoes, we get to share this personal journey.
It goes unmentioned on the front pages of the British newspapers wich lie around:
xenophobia doesn't need to be voiced - it's often dormant in what's left unsaid.
(Rosanna Negrotti - extrait)
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