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Patrick De Geetere
Jeanne
Vidéo expérimentale - beta sp - couleur - 30' - France - 1994
Le vu et le vécu - Jeanne
Si la vidéo peut aspirer à une autonomie dans les arts et devenir
un art à part entière, c'est sans doute dans l'axe exploré
par P. De Geetere qu'elle le réussira. Jeanne, son dernier film,
parcourt la limite qui sépare vidéo et cinéma et participe
à une autonomisation de son support. Ça aurait pu être une
uvre cinématographique, c'est de la vidéo. Mon propos n'est
certes pas de marquer une incompatibilité radicale et absolue, car en dernier
ressort, le film quel que soit son support initial, par le jeu des conversions
est un film. Les 35 mm finissent en vidéo et les films vidéo peuvent
se trouver projetés sur grand écran. Il s'agit plutôt ici
de repérer en quoi l'outil vidéo a une spécificité,
tenant essentiellement à sa souplesse, étrangère au cinéma.
Cette souplesse tient essentiellement au statut de l'image qui, paradoxalement,
devient secondaire. Dans Jeanne, tout se passe en effet comme si la même
intensité, la même imprégnation nostalgique.
Le pathos avait pu être atteint avec d'autres images. Cela tient en ce que,
à de rares exceptions près, aucune des images du film ne semble
avoir été produite pour ce film, il n'y a pas de création
d'images mais une ré-appropriation d'images.
C'est semble-t -il sur ce point que réside la force du travail de De Geetere.
Et ce qui avait pu être réalisé sur des images connotées
culturellement dans Les contaminations et trouvait son application dans
En pire atteint une force encore plus grande avec Jeanne. Si nous
avons pu dire par ailleurs que Les contaminations traquaient la verticalité
et En pire l'horizontalité, Jeanne combine les deux axes.
La trame narrative développe un double parcours féminin autour de
l'auteur narrateur. Jeanne, sa mère et ses voyages souvenirs trace
l'axe vertical d'une généalogie redécouverte, l'autre, la
femme, la maîtresse, décrit comme dans En pire l'horizontalité.
Cette trame construite essentiellement autour de ces trois pôles que sont
la femme, la mère et l'auteur se démultiplie autour des rencontres
tant humaines que locales. Ce qui fait tenir la construction en équilibre,
c'est l'urgence, l'urgence absolue de faire face à la mort qui vient.
Le film, son tournage, sa mise en forme sont barrages à la
mort. Or, ce qui peut faire barrage à la mort, c'est la vie. Mais celle-ci,
et c'est une constante chez De Geetere, ne peut être saisie qu'en ce qu'elle
s'écoule et s'échappe. L'image à ce point n'est qu'une tentative
pour la retenir. La vie c'est le vécu et le vécu, c'est les vécus.
Il n'y a pas d'unité de la vie mais un éclatement perpétuel ;
la vie se dit par bribes, par les détails fugitifs.
Le monde apparaît ainsi comme un concassement de détails, autant
de choses vues, retenues et rappelées. Ce sont en vrac des images d'hommes
et de femmes, des animaux, des lieux, des objets, des situations éphémères
et banales, ce que l'on voit quand on voyage articulé à ce que l'on
voit quand on reste là, à ce qu'on a vu. Le vu et le vécu,
c'est en cela que ça tient en une confrontation, une dialectique où
chacun se construit par accumulation de ces bribes. Mourir c'est partir, dit-on,
ici c'est répartir ces bribes, les redistribuer, les redonner à
l'éternité des vus et des vécus ces simulacres épicuriens
qui parcourent à l'infini le monde depuis qu'il est monde. Le film de De
Geetere fait, à sa façon, un parcours à travers les images
émises, les retient, les redonne et dit ainsi ce que le monde oublie ou
n'utilise pas dans sa construction. Image fixe, un carrelage, sans doute dans
une vieille maison ; ça fait échiquier (ce à quoi les
images du monde tiennent), une voix, elle, dit ne m'oublie pas, ne m'oublie
pas. Le vu et le vécu, en même temps qu'ils redistribuent le
monde dans la restitution de l'urgence, se différencient et donnent leur
être propre. Le vu c'est la fabrication d'une mémoire, ici dans le
film, c'est le voyage de la femme, vu plus que vécu parce qu'il y a le
manque de la personne aimée, qui fait que l'on est là où
l'on est sans y être totalement et pleinement. Vu plus que vécu parce
que cette absente imprime les images de façon à ce qu'elles puissent
être dites. C'est un travail de stockage, de mise en attente. Le vécu,
c'est l'autre face, c'est ici, Jeanne. Le vécu passe par sa langue, c'est
le dit, le raconté : le réparti. Raconté, le vécu
est proprement le souvenir et c'est lui qui fait barrage à la mort. L'être
du souvenir, c'est ici Jeanne ; il est la trame, un voyage en Afrique, une
maladie qui emporte (cancer), de laquelle on ne saurait s'extraire que par le
retour du vécu, puisqu'on ne peut plus vivre. Le vu c'est l'alimentation
d'une mémoire à venir, souvenir pour plus tard. Les voyages se télescopent,
ceux de la mémoire celle de l'autre à qui l'on manque. Le film trace
avec pudeur et précision ces deux sources d'images, il les confronte et
les redistribue. Au témoignage direct du vécu, il greffe le vu,
images saisies d'orient articulées aux mots d'une correspondance. Ici tient
une autre ligne de force du film où sont confrontées les choses
vues aux choses dites : l'image et le mot. Toute correspondance s'appuie
sur un manque (absente de celui à qui je m'adresse). Si dans le souvenir
ou vécu, on voit le mot susciter l'image, dans la correspondance comme
vu non partagé (et cependant à partager) c'est l'inverse qui se
passe, l'image suscite le mot. Dans le souvenir, le mot révèle son
incomplétude, dans la correspondance, c'est l'image qui montre toutes ses
limites. Le film joue de ce double statut et du mot et de l'image, il parcourt
l'absolu du mot suscité par l'image puis maître d'elle, celui de
l'image identiquement maîtresse et servante du mot. La correspondance montre
cette limite de l'image qui ne peut dire l'absente et l'amour dans et par l'absence.
Lettre d'amour, c'est le parcours idéal de l'horizontalité. Lettre
d'amour, c'est l'énoncé de qui n'est pas là : les
mots ne sont pas des corps", je t'envoie un sourire, j'aimerais
que tu sois là. C'est ça la correspondance, c'est ça
le mot, c'est ça que ne saurait rendre l'image. À l'impossibilité
de dire le manque, l'image substitue la présence du lieu dans et par une
tentative de le rendre tangible : les mots partent d'un lieu et arrivent
à un autre lieu. Le film est la matérialisation de cette présence
absence où le lieu va être comme partagé. Demeure la question
de savoir si ce qui est généré en un lieu (une image porteuse
du manque est lisible en un autre lieu. C'est, nous le pressentons, le problème
principal du montreur d'images, c'est celui que résout, et
c'est sa force, Patrick de Geetere se dégage dans les films de De Geetere
(dont Jeanne est l'expression la plus aboutie en ce qu'elle est la plus
intime donc, a priori, la moins partageable), une pratique de la restitution (des
lieux, du manque qu'ils révèlent) et du partage. Ça tient
bien entendu au statut final conféré à l'image et à
son point d'ancrage. L'image comme élément de la narration participe
d'une narration à la fois statique et à la fois éclatée.
Le statique tient au non-partage effectif du manque, au travail et l'interrogation
sur lui et est résolu dans la présence comme rappel du mot :
j'ai reçu ton fax, aussitôt intégré dans mon
film, il s'appelle Jeanne. La narration statique, c'est l'intégration
de l'extérieur, non seulement immédiat (ce que voit et vit le narrateur) mais
aussi relayé par les autruis proches (qui sont autant de médiations
recevables) par un narrateur qui se vit comme point de dissolution de tous
ces épars concentrés sur lui en un point de restitution éclatée.
L'éclat où moment de la narration éclatée, c'est dans
la production d'un monde dont le film est une image globale, l'image isolée,
l'image individualisée, qui est elle aussi porteuse du double mouvement
de la dissolution par un : chaque personne est un baiser.
Mais en même temps, l'image retrouve une force et une logique fondamentales.
Là où chaque intervenant amène son monde (son vu et son vécu),
où les visages se succèdent, anonymes pour le spectateur qui ne
voit en eux que des passants du monde. Ceux-ci prennent en ce qu'ils sont existants
pour le narrateur, et donc des aides à passer le monde pour lui, l'aspect
d'une porte sur les milliards d'éclats et donc d'une recomposition du monde.
Une surface laisse paraître les points de sa propre dissolution. Que ça
tienne néanmoins dans une logique narrative que le film soit regardable
et résonne en tout un chacun, passe par l'attache de l'image à l'élément
fondamental. La logique narrative s'accroche en effet autour de la terre et de
l'eau, où apparaissent ces différents points et trouve sa ponctuation
à la fois comme une brisure (arrêt d'un état) et comme succession
(passage lié), dans deux autres éléments que sont le feu
et l'air. Le vu et le vécu sont de l'ordre de la terre et de l'eau, éléments
de l'accroche et de la fluidité, le feu et l'air emportent dans l'anéantissement
ou dans l'oubli. Le monde et ses images c'est cela, ce qui passe et ce qui reste ;
vivre comme avancer dans la vie c'est maîtriser la perte et la présence,
c'est imposer de la présence là où il n'y aurait que perte.
Lutter contre la perte par et dans l'attache aux archétypes, fait que l'intime,
son proche, le singulier donc, puisse se dire et s'entendre. La distance nécessaire
prend l'aspect d'une philosophie de la temporalité que le sourire d'un
moine bouddhiste illumine. (Louis Ucciani - mai 1995)
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