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Peggy Sibille
" Tu ne sais pas à quel point ..."
Performance - Installation sonore


Comme un galet ricoche sur l'eau, une phrase sybilline rebondit
au gré des rencontres.: " Di weisst gor nit wos di weisst nit. " énonce Rabi Nahman en yiddish. Aphorisme que le philosophe Maurice Roche interprète ainsi: " Tu ne sais pas (à quel point tu ne sais pas) ce que tu ne sais pas. "
Autre langue, autres résonnances. Ensemble tu et je raisonnent. Echange de rires, de réflexions: Tu n'est pas je, je n'est pas tu...L'espace d'un enregistrement, je et tu accordent leur différence, voyagent à travers le langage de l'autre.
Traces de ce vagabondage linguistique: un collage sonore et quelques feuilles arrachées d'un carnet de route. Les sons deviennent images!
Calligraphies mystérieuses, caravanes de signes où le regard glisse d'aller en retour, de retours en allers, où s'aventure l'esprit, d'ignorance en perspectives, de certitudes en repentirs. Ce déchiffrage inspire une petite musique maladroite de phonèmes devinés ou inventés que chacun scande, intrigué puis amusé.
L'image (des mots) devient son, sonne, résonne et déraisonne!

J'ai recueilli à ce jour plus d'une quarantaine de voix et d'écritures.
La bande son sur cassette audio de 30 minutes est diffusée en continu dans l'espace.
Parallèlement à cette installation fixe, j'interviens sur les lieux pour échanger cette phrase avec les participants de la manifestation, distribuer des photocopies de sa transcription et, éventuellement, collecter de nouvelles traductions.

A propos de " Tu ne sais pas à quel point ..."

Avant hier, je ramassais sur les plages bois flottés, plastiques, goudron...toutes traces de civilisation accrochant mon regard de promeneuse.Je les assemblai sur place, inventant des mises en scène éphémères pour le plaisir des promeneurs suivants qui les découvriraient avant que la mer et le vent les aient fait disparaître.
Hier, disposant d'un atelier, je récupérai des rebuts de la société industrielle: enjoliveurs, chutes de tôle galvanisée, découpes d'acier, buses en fonte GDF...
opérant des recyclages ludiques et transitoires. Mes installations essayaient de répondre avec une certaine philosohie utopiste et poètique au devenir de notre société de consommation, tentative de réconciliation entre l'éternelle dichotomie Nature / Culture.
Aujourd'hui, je recueille des voix, des écritures, car à Paris c'est la nature humaine qui forme mon environnement quotidien, mon paysage. Je vis dans le quartier très cosmopolite de Ménilmontant où mon oreille vagabonde saisit des bribes de conversations étrangères, où mes yeux suivent des boubous colorés, des saris vaporeux...
Mes voisins sont Africains, Arabes ou Berbères, Asiatiques, Yougoslaves, etc.
Ils m'ouvrent l'horizon vers le monde entier.
Emigrée de naissance, je me sens chez moi parmi eux. Je les écoute parler et je ne comprends rien. Parfois j'essaie de deviner à partir de leurs gestes, de leur regard et je m'invente des histoires à dormir debout qui me font rire ou rêver. Mais le plus souvent je laisse la musique des mots me bercer. Naissent alors des images de paysages étrangers, entrevus puis oubliés, des souvenirs de scènes vécues ou imaginées. Je redeviens étrangère, je voyage à travers les langues, les pays, les sourires.

"Tu ne sais pas à quel point..." est une installation conçue au départ pour la Gare de l'Est suite à une proposition des services de communication de la SNCF afin de rendre celle-ci plus hospitalière. (Le projet a été jugé trop compliqué et trop "farfelu" par ses responsables pour être acheté et mis en oeuvre! )
Il s'agissait de jouer avec l'oreille, l'oeil et la mémoire des voyageurs grâce à un enregistrement de rires d'enfants ponctuant une phrase mystérieuse écrite en yiddish par Rabi Nahman:

"Di weisst gor nit wos di weisst nit."

L'écrivain et philosophe Maurice Roche la traduit ainsi:

"Tu ne sais pas (à quel point tu ne sais pas) ce que tu ne sais pas."

Jouer avec l'oreille
Exprimé en français tout d'abord puis prononcé en langue étrangère (300 langues environ seraient répertoriées à Paris) ce message, diffusé dans les hauts parleurs.de la gare, devait se glisser entre les annonces de départs et d'arrivées des trains.
Imaginez-vous les voyageurs surpris, intrigués puis amusés, en entendant cet aphorisme dont les sonorités résonnent en français comme les trois wagons d'un train (Tu ..., Tu ..., Tu ...)?
Emise en yiddish, elle en évoque deux. Prononcée en arabe, chinois ou russe, sa musicalité résonne tout autrement!

Jouer avec l'oeil
Simultanément à la diffusion de cette phrase, sa transcription devait s'afficher sur les journaliers lumineux placés au-dessus de chaque quai. Toujours en français puis dans toutes les langues répertoriées lors de l'enregistrement.
Par exemple:

" Tu ne sais pas (à quel point tu ne sais pas) ce que tu ne sais pas. "
" Du weisst gar nicht was du nicht weisst. " (allemand)

" Tu ne sais pas (à quel point tu ne sais pas) ce que tu ne sais pas."
" Ne ouezez tamm ebet betek pelec'h ne ouzez ket ar pezh ne ouezez ket. " (breton)

"Tu ne sais pas (à quel point tu ne sais pas) ce que tu ne sais pas. "
" Sen nerede oldugunu sende bilmiyorsun. " (turc)

" Tu ne sais pas (à quel point tu ne sais pas) ce que tu ne sais pas."
" A anndaa haa hol toBBere a annda holka anndaa."(peul)

Jouer avec la mémoire

Transcrite sur papier en gros caractères et calligraphiée dans son écriture d'origine, cette phrase se lit à travers toutes sortes d'alphabets: arabe, cyrillique, gothique, japonais...et même, pourquoi pas, en hiéroglyphes!
Une photocopie noir et blanc, représentant un type d'écriture, devait être offerte aux voyageurs comme trace de cet événement: souvenir, souvenir!




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