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Chrystel Egal
Kirili
Film expérimental - super 8 / beta sp - n&b et couleur - 5'56'' - France / USA - 1995

Le sculpteur Alain Kirili dans son atelier. Sa voix off, celle de sa lecture en français du chorus sur Charlie Parker écrit par Jack Kerouac. Une Jam Session de risques, d'accélérations et de percussions. Solos, un nouvel ensemble de sculptures en métal. L'Alto break envisagé comme un film, une éthique de vie.
Canal street - New York - février 1995.

Der Bildhauer Alain Kirii ist in seinem atelier - man hört ihn Jack Keroucs “Charly parker’s Chorus” sagen - eine Jam session mit Risiko, Schwung “solos,” ein neues Ensemble von Metallskulpturen,“the alko break” als Film, als Ethik des Lebens.
Canal street - New York - Februar 1995.


The sculptor, Alain Kirili in the process of creation. We hear him speak Jack Kerouac's, "Charlie Parker's chorus" from "Mexico City Blues", in the french he shares with Kerouac who came from a French Canadian family. A combo of risk, acceleration and percussions. "Solos", a new ensemble of metal sculptures. The Alto break as a film, as an ethic in life Canal street - New York - February 1995.



Kirili, un portrait
Lecture parkérienne de Jack Kerouac
Canal Street, New York, février 1995

Premières images du film dans le métro.
Arrêt Canal Street.
Portrait noir et blanc.
Aucune création n'est possible sans connaître parfaitement le lieu du crime, l'atelier, l'histoire des corps et l'espace sonore.
En prise directe, j'arrête la caméra pour détruire toute linéarité des images.
La progression est polyrythmique. Kirili caresse ses sculptures avec les pages du livre Mexico City Blues. Battements d'ailes, percussions allusives à Bird, Charlie Parker, le génie de l'alto break. L'alto break, le crime parfait du Jazz, court, rapide, intense: le film.
Sortie du métro. Envolée. Circonvolution parkérienne. Le tigre apparaît, rouge: KIRILI par Chrystel Egal.

KIRILI, 5 minutes 56.
Un portrait qui ne commente ni sur son œuvre, ni sur lui-même. Un film qui s'inscrit dans l'essence, dans le rythme accéléré de le création de Solos, un ensemble de sculpture en tôle.
Le but de ce portrait: ne pas être représentationnel. Réinventer une situation réelle, les conditions de la création. Je m'appuie sur des éléments figuratifs - Alain Kirili, le créateur, l'atelier, les sculptures - pour lancer le film dans l'abstraction - Abstraction totale au générique de fin. Les détails de sculpture deviennent chair et féminité grâce aux photographies de corps de femme en surimpression.

Le film, les sculptures de Solos, la lecture des chorus en français de Kerouac par Alain Kirili sur Charlie Parker, traduisent l'esprit alto break. Bref et condensé, ce portrait est bâti comme un morceau de jazz. Il est le résultat d'une improvisation préméditée: lecture du chorus sur Charlie Parker, tournage sur le vif dans l'atelier, une station d'essence désaffectée sur Canal Street. La langue française à New York. Alain Kirili est libre.

Image noir et blanc, ambiance jazz, l'origine du cinéma et de la sculpture. Le film et la sculpture taillent la lumière: ombres, reliefs, clair et obscur. J'aggrave ces dualités par le grain. Porté par émotion, je filme à la frontière du flou et de la netteté. L'image parfaite m'importe peu. Je privilégie mes sensations. Je vise sa réalité sans l'artifice de la couleur. Du grain, du contraste, une image jazz, brute, effraction dans le puritanisme ambiant, rien dans l'esthétisme.

Ce portrait s'ancre dans la lignée du cinéma de Vertov, Stan Brakhage, Man Ray et de l'esprit beat - la création jazzistique. Regard en urgence. La vie, l'art, New York. L'alto break est une éthique de vie.

Les photos d'Ariane Lopez-Huici sont l'aspect incarné des sculptures. La garantie du féminin. Dualité sexuée sans laquelle toute création ne peut s'incarner, perdurer et grandir. Les créations d'Alain Kirili sont charnelles. L'enjeu sexuel des photos d'Ariane Lopez-Huici traduit cette présence sexuée dans l'abstraction incarnée des Solos de Kirili.

Je suis complice d'Alain Kirili car, en noir et blanc, je joue avec lui de l'ambiguïté de la feuille de métal qui est d'abord vue comme une feuille de papier et la sculpture comme une maquette fragile, éphémère. J'ai supprimé les techniques d'exécution des premières minutes du film. L'ambiguïté métal papier, les mystères des percussions sont maintenus jusqu'à la quatrième minute. Un coup de poing fait jaillir la vérité. La sculpture devient métal par le miracle de la sonorité. La sculpture est un son. L'image devient une perception en rotation, sans jamais balayer, pour maintenir avec persistance le volume de l'œuvre. La sculpture et mon film sont des volumes.

Le rythme, l'accélération de la création sont à la base de notre rencontre. Lorsque Alain Kirili a vu mon film Tribal (Tribal, Portrait d'un autre artiste, Ron Athey, 3 minutes 20, réalisé à Los Angeles en novembre 1993) avec le rythme accéléré de ma voix et des images, on s'est tout de suite compris. Charlie Parker et Jack Kerouac ont en commun la vitesse.

J'ai constaté le goût d'Alain Kirili pour Jack Kerouac parce qu'ils partagent ensemble une passion pour la langue française et le jazz. J'ai imaginé la situation pour mon film: la lecture complète en français de Charlie Parker de Kerouac par Alain Kirili. Un texte en français d'un auteur qui pense en français avant d'écrire en anglais. L'essence de la création c'est la langue dans laquelle elle est pensée. Je n'oublie jamais la langue maternelle du créateur. Kirili habite New York, il pense en français quand il crée.

Je traduis mon urgence et mon désir de mobilité à l'intérieur même du cadre de l'image. Mes images sont en mouvement. S'il s'agit d'une photo, elle vibre, apparaît en surimpression ou traverse l'écran. Ma préoccupation n'est pas d'être descriptive mais de développer des vibrations sur ce qu'est l'instant de création. Les flous, les détails, les fragments exercent l'œil, le poussent à rester vigilant, à s'interroger sur sa perception. Le film est court dans sa durée mais appelle des relectures. Je cherche à provoquer des émotions, des sensations. Ne pas délivrer des informations didactiques mais protéger l'œuvre dans sa qualité irréductible. Ce portrait signale la différence entre urgence, improvisation, concentration et précipitation nerveuse.

Les sculptures de Kirili sont des incarnations.

Les Solos sont en vie, des féminités dont le vécu m'impressionne. Leurs brûlures sont des rides, leurs traces des chevelures, leurs orifices des sexes. Grâce au noir et blanc, j'accentue cette sensation, le différence n'existe plus entre la chair et la sculpture. La couleur de la peau et la tôle sont unies pour le noir et blanc. Les Solos sont des créatures. Leurs présences modifient le rapport à mon corps. Je filme au ras le sol, je tourne dans les sculptures. Ce rythme s'impose à moi. Thelonious Monk s'adonnait au rythme de la circonvolution. Il tournait sur lui-même sans musique, perdu dans son monde. Je renoue avec un mouvement inconscient, le rythme circulaire que Charles Mingus nommait rotary perception. Ma façon de filmer est en rapport direct avec l'acte essentiel de la sculpture. Je tourne autour. Je les frôle. Alain Kirili frappe ses sculptures pour qu'elles vibrent.
Aucune contrainte.
Ce film n'obéit qu'à mon désir d'expression et d'urgence.
Aucun message à communiquer.
Des vibrations, les pulsions, le rythme de l'accélération à l'état brut.
Par indépendance, le film s'est réalisé avec peu de moyens, super 8, noir et blanc, au moment où je l'ai décidé.

Chrystel Egal, New York, avril 1995.

Texte publié sur la vidéo, dans le livre d'Alain Kirili 'Sculpture et jazz, autoportrait' (édition Stock)




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