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TENTATIVE DE RENCONTRE
Jean Douchet, Jean-François Neplaz, 26/10/94
Le retour à l'origine
Jean-François Neplaz
Les idées auxquelles je me confronte actuellement, par exemple, ne viennent
pas du cinéma. Elles viennent plutôt du milieu scientifique, elles
viennent un peu des arts plastiques. Mais le cinéma qui m'importe énormément
me touche rarement.
Jean Douchet
Je vois de toute façon qu'actuellement il y a une vraie crise du cinéma.
Je ne parle pas de l'économie où la crise est constante, donc ce
n'est pas grave. Il y a une vraie crise du cinéma parce que la question
se pose: Est-ce que le cinéma sert encore, Est-ce qu'il a une utilité?
En dehors de son phénomène de distraction ou plutôt de déréalisation.
Est-ce qu'il apporte encore des choses? Je crois que ce sentiment qui a déjà
été mis en évidence par d'autres, à commencer par
Godard lui-même, par Daney et beaucoup d'autres de la mort du cinéma,
actuellement taraude les gens. Tout le monde sait bien que ce n'est pas vrai,
qu'en aucun cas le cinéma est mort, mais dans son esprit, son imaginaire,
il y a mort du cinéma. Il n'y a plus le sentiment de son utilité
et surtout de son usage. Faut-il continuer dans la tradition, avec la pellicule?
Les nouvelles technologies ont déjà pénétré
le cinéma, ce phénomène a été immédiatement
récupéré par le grand système commercial (voir comment
l'image virtuelle est utilisée à des fins inintéressantes),
et cette crise perturbe tous les créateurs.
Alors le problème se pose aux cinéastes: comment travailler au cinéma?
Sur quelles bases? Dans quels créneaux? Aussi bien en aval qu'en amont,
que faire? C'est à cette crise qu'on assiste. Alors que untel, ou untel
se trouve en crise de création, cela fait partie de l'état général
des choses et pas du tout du phénomène particulier. Je sens bien
dans mes discussions avec la plupart des cinéastes d'aujourd'hui, surtout
les jeunes, qu'il y a ces problèmes là. C'est pourquoi, par exemple,
on assiste dans le cinéma français à un retour, je dirais,
à tendance " nouvelle vague " d'un réalisme, d'un retour
au regard sur le réel, d'une volonté de s'accrocher au réel,
mÍme si ce réel n'est pas travaillé de ses aboutissants.
C'est une tendance où la vidéo est un peu perdante, dans le sens
où elle a trop joué l'avant-garde, en allant se réfugier
dans les arts plastiques (et là aussi il y a perdition de l'objet). On
ne sait plus quel objet on filme. Je pense que tout ça va se remettre d'aplomb.
Il est absolument anormal, mais en même temps c'est logique, qu'on oublie
chez Godard l'oeuvre vidéo qui est de plus en plus importante. Et si on
l'oublie c'est parce que l'on tient encore a l'idée de distribution, de
sortie en salle, de public qui vient voir les films. En oubliant qu'avant Lumière,
il y a eu tous les inventeurs du cinéma, Edison et les autres, qui avaient
inventé la petite cellule particulière où chacun venait mettre
un oeil pour regarder du cinéma. Or cette exploitation du cinéma,
qui est mort-née, est en train de renaître. C'est celle de la vidéo.
Mais pour l'instant, on a pas encore trouvé son expérimentation,
sa pratique. Je crois que le deuxième centenaire du cinéma sera
plus axé sur l'usage individuel de la fonction cinégraphique, (plutôt
que cinématographique): comment chacun, d'un bout à l'autre de la
chaîne va réagir au fonctionnement de l'image filmée. On pense
trop avec la petite lorgnette de l'économie. En effet, dans l'économie
c'est aussi prévu. Il est prévu que les films n'auront plus besoin
du canal des chaînes, mais seront choisis comme des livres: achetés
ou loués à une bibliothèque, à un fond commun, qui
permettra de se projeter le film ou l'émission quand on veut. On sait qu'on
tend vers ça, mais rien n'est mis en place car tout le monde est perdu.
L'économie, l'industrie, le créateur, la technique, rien n'est décidé
pour l'instant. Cela fait dix ou douze ans qu'on est dans une espèce de
flottement général où tout le monde attend, attend, attend.
C'est pour cela qu'il y a crise. Ce n'est pas une crise de la création,
c'est l'outil qui se dérobe... C'est en attendant Godot. En attendant Godot,
il y a la crise. Le propre du cinéma Lumière a été
de prévoir le public. D'exiger le public. Ca a nécessite des salles
de cinéma. Nous assistons à la fin de cette période. On a
cru que le cinéma allait tuer le théâtre. Jamais le théâtre
ne s'est aussi bien porté! après trente ans de crise quand même!
violente! Et cette communion de la salle, le gens (qui l'avaient auparavant, au
cinéma) sont allés la retrouver au théâtre. On fait
tout aujourd'hui, pour que le public de cinéma participe au spectacle,
mais il n'y a plus ce plaisir de la magie du cinéma. Alors travaillons
" le pré-cinéma ". C'est ce qui est passionnant! Et puis
un jour, on reviendra au cinéma dans la salle. C'est obligatoire.
Jean-François Neplaz
Il y a quelque chose que je défend dans la vidéo; je me dis qu'on
y retrouve le geste d'origine du cinéma. Les tous premiers gestes du cinéma!
Chardère (B. Chardère était directeur de l'Institut Lumière
avant l'invention du centenaire du cinéma) m'expliquait qu'il n'y avait
pas que le cameraman qui chantait Sambre et Meuse en tournant la manivelle de
sa caméra (mais s'il avait peur, la cadence devait quand même s'accélérer!
): " Les projectionnistes, quand la scène les ennuyaient, ils accéléraient.
Et si la scène langoureuse leur plaisait, elle durait un peu plus longtemps
", sans compter le cadre... Il n'y avait pas cet oeilleton misérable
qui nous isole de ce qui se passe alentour: l'opérateur vivait la situation
la caméra à ses côtés.
Désormais lorsqu'on récupère nos images tournées en
film, le travail électronique de l'image (qui n'est pas le montage virtuel)
nous restitue les mêmes sensations en contrôlant en direct, sensitivement,
le résultat de notre action, notre geste. On a l'émotion directe,
on modifie des paramètrages de l'image, on modifie le traitement dans la
perception immédiate de ce qui se passe. Ca prolonge ce geste d'origine.
On retrouve une continuité de chaîne sensible... En film, je travaille
à des vitesses variables de prises de vues, sans cesse. Je n'ai plus du
tout, dans la période récente, tourné à vingt-cinq
images seconde, par exemple. Tu t'aperçoit que tout ça, a été
normalisé par l'industrie, calibré en durée, en fréquence.
Tous les gestes d'origine nous ont été confisqués! Mon sentiment,
c'est que la vidéo nous rend la matière, même la matière
chimique. Le zoom électronique des régies nous permet de connaître
une émulsion comme jamais on ne la connaîtra en film. Ce traitement
électronique nous restitue nos origines.
Jean Douchet
Je ne peux aller que dans ton sens. Ce qui prouve que le cinéma non seulement
ne meurt pas, mais se réenracine. Tous les arts... Toute activité
humaine a besoin de se recycler, de se ressourcer... Il y a une phrase, je ne
sais plus de qui elle est: " je ne suis original que parce que je fais retour
à l'origine ". Le retour à l'origine est le plus grand tremplin
de rebondissement, c'est le phénix! On renaît de ses cendres. La
vidéo, a quelque chose d'anti-cinéma car elle ne fonctionne pas
sur la traversée d'une pellicule par un faisceau lumineux. Ce qui était
quand même, très fondamental dans le cinéma. Je dirais, son
seul caractère antinomique et quasiment hostile au cinéma. A l'image
cinéma.
Une des impasses c'est le côté vidéaste-plasticien. Ca, pour
moi, c'est l'impasse totale! Ce n'est pas parce qu'on a mis cinquante postes,
joliment apprêtes les uns par rapport aux autres dans une sorte de fausse
construction picturale que... Je trouve ça marrant, c'est tout.
(...) Le court-métrage est trop devenu un genre. Un genre qui était
codé et qui est entré dans la convention. C'est pour ça qu'il
y a tellement de mauvais court-métrages. C'est pas que le court-métrage,
en soi, soit réellement mauvais, c'est qu'ils sont mauvais dans l'esprit.
Ce qu'ils ont a dire n'a pas d'intérêt. Ils ne savent pas raconter
d'histoire (parce que c'est quand même la technique de la nouvelle, si l'on
raconte une histoire en tout cas). Le court-métrage, c'est en fait une
branche qui a été tuée par l'académisme, par l'espèce
d'industrialisation, puis surtout, surtout, par le fait que les jeunes sont persuades
que c'est par là qu'ils vont réussir.
C'est dans le court-métrage qu'on voit le mieux qu'il n'y a pas de genre,
que tout est possible. Ce qui convient, en tout cas, c'est d'échapper aux
genres finis. Et ne pas essayer de prolonger ce qui n'a plus aucun intérêt
aujourd'hui.
Les films de Jean-François traduisent la recherche de quelqu'un qui cherche
à expérimenter sans entrer dans l'expérimental. Qui fait,
de ce caractère de recherche, un usage à caractère de spectacle,
d'émotion et de sens. Alors que l'expérimental en général
honnit ce genre de chose, avec juste raison ou pas, c'est un autre problème.
Il s'inscrit dans le courant normal du cinéaste qui a la prétention,
il fait le parcours de tous les artistes qui font de la recherche. Donc doutent,
se retrouvent seuls, sont affrontés à tous les découragements
possibles. Sinon, tu pouvais bien rester à Paris. Sinon, tu pouvais très
bien rentrer dans le circuit, comme tout le monde, quitte à y laisser des
plumes, comme beaucoup. Bien s? r, maintenant tu es parvenu à une chose,
tu fais ce que tu veux faire. C'est inestimable et ça se paie très
cher! A un moment on rencontre le succès, l'intérêt, ou une
forme de reconnaissance, c'est obligatoire! Simplement, le seul problème
c'est qu'il ne faut pas y passer avant...
J'ai beaucoup de réticences sur lui, pour beaucoup de raisons. Mais, c'est
évident qu'en aucun cas Rivette n'était prévu, programmé
pour, un jour, remporter le succès de " La belle noiseuse ".
Et d'un seul coup, son film qui, peut-être, est moins intéressant
et moins bon que les autres, celui-là ramasse la mise tout simplement parce
qu'il y a une femme nue pendant deux heures. Il ne faut jamais oublier que les
succès ne sont jamais pour de bonnes raisons; qu'aucune oeuvre d'art n'a
eu de succès parce que c'est une oeuvre d'art. Ca a toujours été
des raisons sociologiques plus ou moins bonnes.
Dans les films de Jean-François il y a une présence de l'abstraction,
une conceptualisation assez poussée mais c'est vrai qu'en même temps,
ça permet de libérer les sensations, les pulsions. Les sensations
et pulsions passent. Il faut essayer de travailler la matière en tant que
richesse comme une sorte de compensation à cette tendance à l'abstraction
qui est une forme de sécheresse et comment éviter la sécheresse?
c'est tout.
Car on ne peut échapper à cette voie là...
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