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Patrick De Geetere
En pire

Vidéo expérimentale - beta sp - couleur - 20' - France - 1993

A propos d'En pire

Si Les contaminations de P. de Geetere et C. Wagner peuvent se laisser voir comme un essai théorique, En pire, leur dernière production en serait la partie pratique ou appliquée. Tout semble partir d'un malentendu, une phrase épigraphe qui relègue le collage à la dispersion de la forme alors que paradoxalement, c'est le processus inverse qui semble se matérialiser sur l'écran. En fait, tout collage est la destruction d'une forme préétablie qui rendant l'élément libre, le renvoie à son statut de moment du multiple. L'éclat inhérent à la forme collage restitue le réel non plus comme ce qu'unifie la représentation, mais ce dans quoi elle se perd par son incapacité fondamentale à dire le multiple ; c'est en cela que le collage approche la forme la plus réelle du réel.
En sortant du malentendu initial, c'est alors autre chose qui transparaît. Un film qui se fait sans savoir qu'il se fait. Non pas, bien sûr, dans une ignorance du réalisateur, mais dans ce que sont utilisées des images qui n'avaient pas cette vocation de devenir ce film-là. Ce que dit alors Les contaminations, ce qu'illustre En pire, c'est bien un symptôme, celui du vide de théorie. De celui-ci, disons, et c'est ce qui fait la force de ces deux films, qu'il est tragiquement contemporain.
Ce que nous voyons, c'est alors une quête, celle de la trame, du squelette théorique qui pourrait faire tenir l'éclaté, qui pourrait restituer le multiple ainsi, l'image éclatée dans Les contaminations cherche-t-elle le support en profondeur dans une quête, disons généalogique. Sur arrière-fond laissé à Mekas et à Nam June Paik, nous voyons se combiner et se dérouler de front un portrait de femme, un road-movie, la trame warholienne tissée à l'aide de témoignages divers, de la photographie et de la musique...
Dans la quête du support théorique du collage animé transparaît cette vérité qui énonce que pour que la surface devienne un champ de possible (événements, narration) il faut au préalable que l'ancienne soit sédimentée. Si Les contaminations montrent le comment des sédimentations préalables et comment elles “contaminent” le dire aujourd'hui, En pire vole librement sur la surface dégagée.
Là où Les contaminations visaient la profondeur de la verticalité (chercher la racine), En pire vise l'horizontalité et son immédiate mise en sédiment. Ça devient un exercice sur la mémoire non plus du passé mais du présent. Qu'est-ce que je garde de ce qui est en train de se passer non pas dans le monde mais bien en moi ? Ça ne serait pas que jouer sur les mots que de mettre En pire en rapport avec Empire de Warhol, et de les lire sous l'angle de la question de savoir s'il peut y avoir une continuité du regard. Entre l'image fixe de Warhol et l'image sautée ici présentée, c'est la même question qui cherche sa réponse. En pire se ramène à l'incessante course-poursuite de l'image et du symbole, de l'image et du sens. Une jeune femme, une chambre, un livre, un extérieur, du vent et à la longue une voix qui se précise de balbutiante, corrigée et finalement autonomisée. Le texte s'immisce et aboutit à tenter ordre sur ces images qui le suscitent. Lecture 1, les images sont données, elles s'organisent pour être ordonnées dans une trame narrative : “...je ne me rappelle plus, de l'histoire..” énonce une voix en anglais à la fin,... je me rappelle juste d'une atmosphère et je me souviens de cette femme près d'une fenêtre regardant à l'extérieur. Son visage, quelque chose à l'extérieur, quelques personnes, seulement des silhouettes et soudain, elle s'est éloignée, elle a traversé une autre pièce. C'était très mystérieux parce que rien n'était clair...”.
Mais on ne saurait s'arrêter là ; le film est à conclusion ouverte, il parle d'autre chose, il parle de nous, il parle de moi. Des images que j'ai dans la tête, une femme sans doute dont mon cerveau ne restitue que des bribes tant la vision globale est bien chimère ; flashes identiquement tronqués, ici un sein, là une cigarette allumée. Jamais l'entier mais un point et certes jamais le même. Ou encore une posture, un regard, toutes ces choses qui ne durent qu'une fraction de seconde mais dans lesquelles l'esprit s'engouffre et fait l'expérience du doute de soi et de l'autre, de soi par celui de l'autre. C'est en cela que nous tenons le pire, là où ce qui foisonne se ramène au texte dans sa plus sommaire linéarité (ici la voix restitue ce qu'elle a vu faute de pouvoir comprendre, c'est la narration en guise de théorie), là où la vie s'inverse de joie en doute. Là où se dit ce qu'il reste d'une rencontre. C'est tout cela l'en pire, la perte, la fin, la sédimentation. C'est d'un côté l'image éclatée et répétitive de ces ponctualités, de l'autre la banalité d'une restitution par les mots, entre l'expérience souvent indicible de la perte de la joie. En pire est en quelque sorte une description phénoménologique d'une irruption de joie et son devenir. Ça nous dit, nous, entre ce stock d'images emmagasinées et ce que nous en faisons (à moins d'être poètes).
Ça nous dit, nous et ce que nous faisons de nos souvenirs.
Ça nous dit, nous et notre limite à traduire l'image en mots 
Ça nous dit, nous et notre obsession à vouloir traduire l'image en mots. (Louis Ucciani)




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